De la maitrise du soufflé
Témoignage d’une impatiente incurable qui pourtant se soigne
Le temps est, à l’instar de nos hydrocarbures hors de prix, une ressource limitée dans notre parenthèse terrestre d’hominidé. Ainsi, au même titre qu’il faut fermer le robinet quand vous astiquez vos ratounes, il convient que chaque grain de sable qui passe le goulet étranglé de notre sablier ne fut pas gaspillé.
Voilà la justification irréfutable que je pourrais servir à un tour de table des Impatients Anonymes, juste après mon prénom et avant d’annoncer fièrement en être à mon 99ème jour de sobriété directionnelle…. « Put%$$… 3 mois » comme dirait l’autre… et c’est justement là que les athéniens commencent s’étrangler avec leur moussaka… et que l’envie de renverser la table parce que rien n’avance à un rythme acceptable (c’est à dire le mien) commence à me chatouiller les orteils. Respiration méditative, autopersuasion, podcasts de Christophe André et mantras philosophiques n’y changent rien… chaque jour qui passe à supporter des délais aussi extensibles qu’un slip fatigué, imposés (et donc injustifiés), augmente dangereusement ma fréquence kharmatique (si si cela existe, parce que j’ai envie). Et si rien ne se débloque très vite, ce que Seb gère très bien avec un petit bitoniau qui siffle, moi je vais l’évacuer avec un changement de cap radical qui sonnera le glas de ma nouvelle lubie du moment (et avec l’âge je m’autoriserai aussi maintenant un majeur intellectuel assorti de quelques jurons hurlés au fond du jardin pour emmerder les piafs qui gazouillent sans compatir à ma frustration).
Le souci c’est que mon projet du moment est probablement un de ceux qui me tiennent le plus à coeur. Je me persuade que c’est vrai parce que les planètes sont alignées en verseau, que mon ikigaï s’est enfin relevé et que l’univers m’a parlé… vous voyez le truc, tout ce qu’on se raconte pour légitimer des décisions qu’on a parfois du mal à prendre… mais c’est probablement juste parce que les années passent et que statistiquement le temps qui reste pour les nouveaux projets se réduit. Donc ils vont devenir tous de plus en plus existentiels…. Quoi qu’il en soit celui-là j’y tiens alors je lutte contre moi-même pour ne pas ouvrir le four avant l’aval du minuteur et ne pas faire retomber le soufflé… (ah vous avez cru que c’était pour y mettre ma tête, dans le four….avouez… sacripants….).
Mais saperlipopette que c’est difficile. Alors pour faire de cette épreuve une expérience riche d’enseignement (z’avez vu la coach ezeptionelleeeeee, ma chérieeeeee) je me suis déguisée en rat de labo de psy cognitive et, du fond de ma camisole un peu trop ajustée, voici quelques tips de comptoir qui n’engagent que moi et mon gégé derrière son zinc qui est un contradicteur né.
Déjà quand je sens ma motivation se carapater, bien souvent je lance quelques replays de témoignages d’artistes anciennement désargentés, racontant comment leur abnégation à ne rien lâcher a fini par payer. Des preuves irréfutables que cela vaut la peine de s’être acharné contre vents et marées, et que seuls les gagnants auront tenté leur chance. Mais une fois que l’apaisement de la voix de Frédéric Lopez s’est dissipé (coeur avec mes doigts mon Fredo), Gégé ne manquera pas de me rappeler qu’on ne raconte jamais l’histoire de ceux, certainement bien plus nombreux, qui se sont obstinés, pour qui cela n’a jamais marché… et qui ont fini aigris et déprimés. Gnagnagna… me ruine pas mon dimanche à la campagne mon Gégé, sinon je suis foutue.
J’ai tenté la relativité restreinte également. Pas celle d’Einstein, du moins je le croyais, juste le bon sens rapporté à la temporalité objective et non celle surestimée. Genre « 3 mois ?, mais c’est une poussière dans la timeline de ta vie », ou encore « mais qu’est ce 3 mois aujourd’hui », et bien je vous le dis : cela ne fonctionne pas. Et c’est Albert qui revient en boomerang pour l’expliquer : les conclusions dépendent totalement du référentiel de l’observateur. Point. Et mon référentiel à moi c’est qu’un trimestre est déjà une éternité. Alors vous pouvez me baratiner tout ce que vous voulez, jamais mon observation objective ne conclura autre chose que « c’est trop long et je vais aller voir ailleurs si j’y suis ».
Alors je me suis laissée aller à l’indécrottable comparaison de nombril pour m’autoflageller après m’être auto-persuadée que les autres supportent cela bien mieux que moi. Qu’eux sont capables d’aller au fond des choses, un chemin à la fois jusqu’à l’arrivée, alors que moi je papillonne de traverses en traverses par incompatibilité chronique avec la régularité. Si vous faites ça, surtout arrêtez immédiatement. Vous espérez que cela vous raisonnera en vous contraignant à la norme ? Que nenni, et pire… cela aggravera le problème. Vous finirez par anticiper votre futur abandon avant même d’avoir commencé quoi que ce soit et ne tenterez plus rien puisque d’avance vous lèverez votre pancarte « foupoudav' » comme un totem d’immunité. Cela pique de l’accepter mais autant que « pas vu pas pris, « pas commencé pas raté » marche aussi. Car objectivement si on fait de l’acharnement notre vertu mais que cela ne fonctionne pas quand même, on aura la double peine de l’échec et du temps perdu. Et ça pour un impatient c’est pire que les plumes et le goudron. De toute façon, vous aurez beau disséquer sous microscope votre balance pain/gain tous les jours, il sera bien difficile de savoir où placer justement le curseur pour ne pas gaspiller les quelques grains de sable qu’on aurait pu épargner si on s’était écouté plus tôt au lieu de vouloir faire plaisir aux camelots qui veulent nous refourguer de la patience en patch pour soigner notre addiction à l’envie d’avancer ? Je m’emballe, suis passée du « je » à « on » subtilement pour vous embarquer à votre insu dans ma propre crise institutionnelle. Mais si cet acte manqué vous fait au moins le bien (comme à moi) de vous sentir accompagné, alors on aura toujours gagné un peu d’humanité.
Bref, reprenons le comptage des moutons, et soyons objectifs : personne ne sait où mettre ce put% de curseur. Même un regard dans le rétro ne pourra pas le justifier à postériori (cf. mon futur article sur la prise de décision), et c’est bien ça le problème.
On navigue tous à vu, les impatients comme les autres, et personne ne peut savoir ce qui est préférable de faire dans les situations qui mettent notre constitution à rude épreuve. En tant que président de notre propre république, juge et arbitre à la fois, majorité et opposition dans la même voix, il est bien difficile de trancher ce qui sera la meilleure attitude à tenir car tout est subjectif. Même les avis de mon Gégé… surtout en fin de journée.
Vous pouvez aussi annoncer votre projet à tous et l’exposer alors même qu’il est encore frais pour que l’honneur vous serve de béquille si vous vous sentez flancher. Perso je l’ai toujours fait, plus par enthousiasme spontané que par recherche d’étai. ll est vrai que parfois on finit par le regretter car quoi qu’il arrive il faudra assumer, mais si le vernis d’égo n’est pas trop épais alors l’effet peut être réellement vertueux dans les moments où on se laisserait volontiers glisser sur notre pente naturelle à laisser tomber sous prétexte de rationnalité. Au moins nous semblons un peu plus épargnés que d’autres par le sophisme des coûts irrécupérables (une petite lecture sur canapé pour ce soir si vous ne savez pas ce que c’est), on ne peut pas avoir que des boulets aux pieds non plus…
Par ailleurs dans mes recherches sur les études cliniques pour écrire cet article j’ai découvert une subtilité qui m’avait peu effleuré jusqu’à aujourd’hui. Bien plus que le besoin que les choses aillent vite, il faut surtout qu’elles aillent au rythme que moi j’ai choisi. Je suis capable d’une patience infinie quand le La est à ma discrétion...ah ah… plus que la cadence c’est donc ma liberté d’action qui serait contrariée dans mes excès d’impatience ? A bien y réfléchir on touche là sans doute le fond (des choses, pas celui de la piscine dans mon petit pull marine). Et c’est peut-être cet angle qui m’aide le plus dans cette auto-thérapie, parce que cette quête de liberté absolue est le fondement même de nouveau cap qui souffre de ce manque de visibilité (enfin c’est surtout moi qui souffre) par la faute même de cette liberté que je n’ai pas encore mais qu’il va me donner… si je ne le lâche pas.. ce cap… Même moi je m’y perds et dans Excel j’aurai déjà eu 10 warning écarlates pour référence circulaire !
Bref, et j’en resterai là car j’ai déjà assez monopolisé votre attention toute aussi précieuse que nos grains de sable temporels (fichtre, encore un de passé) et de toute façon je dois mettre mon soufflé au four car Gégé vient diner… Bref repetita donc, l’impatience n’est pas un vilain défaut, elle fait sacrément avancer ceux qui copinent avec elle mais, si vous en êtes, ne lui laissez plus l’occasion de vous tordre les boyaux pour de mauvaises raisons. Elle ne vous définit pas, n’en déplaise à mamie Clotilde qui ne manquera pas de vous le rappeler lors du prochain déjeuner familial dominical.
Levez la tête et bombez le torse, vous êtes magnifiquement impatient et si on vous le reproche vous savez ce qui vous reste à faire… (non pas ça… pas le temps de gérer un procès en ce moment… mais gueuler au fond du jardin vraiment ça fait du bien). Prenez bien soin de vous et de votre amis patients, il parait qu’on les fatigue… et avec cette canicule on ne saurait être trop prudent….
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