Episode 2 : miroir, miroir…

Anna regarde son verre de rosé comme si la réponse à tout était quelque part entre les petites bulles qui s’accrochent aux deux glaçons qu’elle a outrageusement oser jeter dedans. Affront distancié aux ordres de beau-papa qu’elle n’oserait jamais faire en sa présence à l’apéro du dimanche. La terrasse sent la crème solaire d’un indice bien trop surdimensionné pour cette première belle journée de printemps, mais « les premiers rayons sont les plus dangereux » insiste Nathalie en ajustant le bob et les lunettes de soleil de sa petite Lola qui trépigne pour aller jouer dans l’herbe fraichement coupée. Les grands sont enfermés dans le salon, hypnotisés par leurs écrans. Quant à Math, le fils de beau-papa et judas matrimonial, il est sur le chantier de l’année, à gérer une urgence qui a définitivement torpillé les dix jours en Corse sur lesquels Anna misait tout depuis 6 mois pour enfin se délester un peu des contraintes du boulot.

Nathalie revient avec un plateau chargé de verrines colorées contenant des olives bio, du fromage sans lactose, des gressins sans gluten… et des tomates cerises… cerises… Anna adore sa meilleure amie et ses petites manies. Elle sait aussi reconnaitre quand elle n’attend qu’une chose : lui donner son avis sur la question, selon son expression favorite quand elle considère que les choses ne peuvent plus durer…

— Donc t’es même pas partie ! Ton chéri a cédé à son boss… comme toujours soit dit en passant… et toi tu crames des jours à ruminer…

— Tu sais bien qu’il n’a pas le choix. Et qu’est-ce que tu voulais que je fasse ? Que je dise à Philippe que finalement je serai là pour assurer le point stratégique ? Tout le monde aurait pensé que c’est délibéré pour savonner la planche au petit c$%…

— Ce n’est pas ce que je sous-entendais, mais plutôt que tu aurais partir quand même, au moins quelques jours changer d’air… genre une retraite spirituelle sans réseau. Parce que là…. T’es en mode vieille fille frustrée qui voudrait qu’on lui foute la paix mais qui répond à tous les sms du bureau à la moindre vibration dans ta poche.

Anna avale une olive sans répondre. Elle sait que Nathalie n’a pas tort mais en même temps c’est Tristan qui gère le dossier Mercier et s’il fait des conneries ce sera à elle de les rattraper après, et pire, ce sera à elle d’en assumer la responsabilité.

Nathalie remplit les verres avec la sérénité de quelqu’un qui a 90 jours de congés annuels et un job définitif qui la préserve de se sentir menacée. Anna se déteste quand elle fait ces raccourcis mais tout de même…

— Tu n’as toujours pas pris ta décision ?

— Non… ce n’est pas si simple.

— Si ça l’est. Tu fais une lettre, tu serres les fesses pendant ton préavis… et tu dis « au revoir patron déguisée en canard jaune », raille Nathalie en faisant semblant de trinquer.

Anna regarde le jardin. C’est simple dit comme ça. C’est toujours simple depuis la terrasse de quelqu’un d’autre.

— Nath’, c’est pas aussi…

— Non… attends, laisse-moi finir. T’as un master, dix ans d’expérience, t’es sérieuse, tu bosses comme une dingue. Le marché de la compta c’est pas le désert, les boites cherchent des gens bien, et toi… t’es bien. Donc tu mets ton CV à jour, t’envoies des candidatures, et dans trois mois t’es ailleurs. Point. Tu sais que tu as la chance quelque part ? Moi j’aimerai pouvoir faire ça mais je suis coincée… mission d’intérêt général ad vitam… si seulement j’avais ta liberté… punaise…

Anna hoche la tête doucement. Alors ça c’est la meilleure, pense-t-elle. Nath’ qui n’a jamais osé lever un sourcil devant son chef d’établissement et qui rêverai de claquer la porte… sérieusement. Elle avale une autre olive. En silence. Et se fait la remarque que c’est quand même bien plus agréable, en effet, quand elles sont dénoyautées… Ma liberté... Le mot flotte au-dessus de la terrasse comme une bulle de bande-dessinée. La liberté de se faire remplacer par un alternant de 22 ans pendant ses congés ? La liberté de tout donner sans jamais n’avoir aucune garantie de retour sur investissement ? La liberté de se demander tous les matins en regardant son badge d’accès ce qu’on fait là ? Ou encore la liberté de se coltiner lettres de motiv’ hypocrites et entretiens à la chaine pour finir par recommencer, ailleurs… de quelle liberté parle-t-on au juste ?

Anna allait tenter de se justifier quand les deux frères ainés de la petite Lola se sont mis à hurler dans le salon. Nathalie s’est levée en soupirant. La fenêtre de discussion venait à nouveau de se fermer sans qu’aucune réelle option ne soit ébauchée.

Elle repensait au dépollueur énergétique dont lui avait parlé Pauline… après tout, au point où elle en est, tout deviendrait presque justifiable… ce qui ne tue pas… et bien… ne tue pas, et c’est déjà ça…. quand la vibration de son portable a interrompu la litanie de son hamster cérébral.  Tristan. Dossier Mercier évidemment…

To be continued…

Bureau 404, la série sur la vie pro de kanaigo, épisode 2

Nous ne pouvons voir réellement le monde que par notre prisme… il est très difficile de se mettre dans les baskets d’un autre, même si on le connait, n’en déplaise aux experts empathiques. Il n’empêche que l’objectivité est plus simple quand il n’y a pas d’affect en jeu mais cela n’est pas obligatoirement un pré-requis… bref on fait comme on peut parfois, et c’est déjà pas mal…

Nous sommes des humains

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