L’illusion de la décision
Vous pensez que ce sont vos mûres réflexions qui font le job ? Que tourner 7 fois une analyse objective dans votre cortex sera un totem d’immunité contre les boulettes (pas celles pour la bolo’ evidemment) ? Gnnuuuuuutttt ! Perdu.
Et alors quoi… il faudrait renoncer à lister nos arguments, rangés dans 2 colonnes à en-tête binaires ? Ces + et ces – (ceux par lesquels vous commencerez, en dira beaucoup sur votre propension à l’autosabotage spontané dixit les psy de comptoir) qui sont pourtant bien utiles pour quantifier les deux côtés de la force et voir de quel côté la boussole va pointer. Car une fois réunis il n’y a alors, en théorie, plus qu’à compter les joueurs survivants… et que le meilleur gagne. On s’en remet alors, soulagés ou résignés, à l’irréfutable vérité mathématique. Celle-là même qui a permis la construction des pyramides et qui ne peut donc être soupçonnée de subjectivité, foi de pharaon.
Des arguments objectifs qui seront par ailleurs autant de paravents indispensables derrière lesquels se planquer si on n’ose pas y aller (mais qu’on ne veut pas trop l’assumer), ou si on ose le tenter mais que cela tourne au vinaigre (et qu’on ne veut pas trop l’assumer non plus).
Comment s’en sortir alors ? Devons-nous préférer collecter les analyses rigoureuses, voir rigoristes, de ceux qui ne seront jamais les payeurs mais qui cependant ne pourront jamais s’empêcher de tenter de nous influencer (officiellement par bienveillance altruiste évidemment, mais ne leur en voulons pas, ils ne savent pas toujours ce qu’ils font) ? Gnnuuuuuutttt ! Bis.
Toutes ces démonstrations, débutant invariablement par « je ne veux pas te donner de conseils, mais si j’étais… », seront autant de prismes individuels qui finiront par brouiller le nôtre. Pourtant comment s’en passer pour étayer notre réflexion ? On a bien appris, depuis le temps, que cela fait partie du costume de l’adulte responsable. Prendre des avis (multiples et variés) puis les pondérer pour tenter de mettre de la raison, là où certains pourraient nous accuser de passion. Ô malheureux… enfin, voyons… décider avec le bide et le cœur, vous n’y pensez pas ! C’est comme sortir de la Comté, on ne sait jamais où cela peut nous mener… Ceux qui essaieraient sont priés de se raviser.
Et bien pourtant c’est ainsi que les Hommes décident depuis des lustres (pas ceux qui pendent dans le salon, mais ceux de Mathusalem), et c’est ainsi qu’ils décideront sans doute toujours… n’en déplaise aux défenseurs de la rationalité absolue qui s’agenouillent devant Descartes et croient encore que le cerveau est notre guide suprême, devant lequel nos émotions s’inclinent, qu’elles soient halal ou pas.
Je vous fais grâce de l’analyse documentaire circonstanciée des recherches en psy cognitive publiées sur le sujet depuis que je suis née. Non seulement c’est pénible à écrire mais aussi à lire (et je sais que vous avez encore le barbecue à faire chauffer), et puis Claude résumera objectivement mieux que moi les écrits et podcasts que je glane sur le sujet depuis des années. La plus-value de ce pamphlet est ailleurs (comme la vérité). Même sans être auréolée d’un PhD sur le sujet, j’étudie néanmoins la question depuis longtemps et pense avoir quelques brindilles à apporter au nid collectif. Fussent-elles dérisoires ou défonceuses de portes ouvertes, j’aurai eu plaisir à vous les partager.
(ndla : où finissent donc ceux qui enfoncent des portes ouverte, le sait-on seulement ? Sont-ils en mouvement perpétuel, ne trouvant jamais d’obstacle pour les arrêter ? Faudra creuser le sujet un jour, vraiment…).
En ma qualité de décideuse compulsive, qualifiée désormais de sénior (au sens du capital expérientiel je précise, pour le reste j’espère avoir encore un tout petit peu de marge) et en tant qu’humain qui en fréquente d’autres, j’ai tenté de disséquer les prises de décisions pour voir quel nerf s’active en fonction de là où on pose le scalpel. Pas en labo, mais dans le nu du quotidien routinier.
Il n’y a pas que dans les boards du Cac40 que c’est un sujet majeur qui mérite d’être adressé. Au 8ème floor de la tour nord aussi, qu’il s’agisse de changer de boulot, de partenaire de vie, de pays, ou de sélectionner la couleur du tire-bouchon de la mallette de camping.
Première conclusion commune à l’espèce : vous pensez que l’instant de la décision correspond juste à cette fraction temporelle où vous osez enfin trancher entre le oui et le non ? Gnnuuuuuutttt ! Ter. Cet instant béni n’est que l’aboutissement d’un long process qui s’est bien souvent déroulé à votre insu, et dont l’achèvement vous fait acter un choix qui s’est en fait décidé bien avant que vous soyez prêt à l’accepter.
Quel est ce déclencheur ? Trop aléatoire et varié pour être classifié. Un jour le moment arrive. Et l’évidence se pose. Entre la poire et le dessert, sans crier gare. Que vous soyez au moment de découper le poulet du dimanche ou prêt à toquer à la porte du bureau de votre boss, peu importe. Pas de dentelle. La goutte la plus anodine a fait déborder le puit, vous n’aviez pas prêté attention à la montée du niveau au fil des pluies, et voilà que maintenant il verse. Et là, soit l’excès fuira en un épanchement tranquille mais néanmoins irrémédiable, vous laissant le temps de mettre les choses en place pour canaliser le flux, soit il s’évacuera en un raz-de-marée puissant qui coupera la chique à votre censeur interne pour un moment. Et quoi qu’il arrive.
Vous ne me croyez pas ? Analysez vos décisions et remontez le fil de tous les actes que vous avez posé, parfois longtemps avant, et qui vous ont amenés à valider ce qu’au fond vous aviez inconsciemment décidé depuis longtemps.
Seconde conclusion des observation in situ : vous pensez qu’il y aura toujours 2 teams chez les options, les bonnes d’un côté et les mauvaises en opposition ? Gnnuuuuuutttt ! Episode 4.
Tout le monde aimerait savoir si une décision est la bonne avant de la prendre (et la marmotte…) mais si c’était le cas ce ne serait plus alors rien d’autre qu’un simple choix. L’enjeu et la responsabilité sont les siamois indispensables de l’arbitrage sans garantie. Non seulement c’est plus drôle mais c’est précisément ce qui nous rend réellement maitre de notre existence. De toute façon, détendez-vous, il n’y a jamais aucune mauvaise décision intrinsèquement. Pour hiérarchiser les options de la meilleure à la pire il faudrait les vivre toutes, dans la durée, pour constater les ajustements que le temps qui passe et les autres acteurs impliqués vont vous imposer. Et cela, c’est imprédictible. Trop de variables. Même avec plus de CPU et des IAs en série.
Alors, vous allez me dire qu’au moins on le sait à postériori, et que c’est le rétro qui estampille et trie ce qui était pertinent, des flops dont il faut faire pénitence. Gnnuuuuuutttt ! Encore. Pour les mêmes raisons que précédemment, vous ne pourrez jamais savoir si ce qui semble s’être bien passé n’aurait pas pu être mieux encore si vous aviez décidé autrement. Cette phrase fonctionnant tout aussi justement si vous remplacez « bien/mieux » par « mal/pire ».
Vous pourriez remplir 20 volumes de bottin de démonstrations multifactorielles, payer à prix d’or moults consultants et mentors, tergiverser encore encore en attendant le moment opportun (tata ginette dirait certainement « tortiller du c… ») ou attendre l’illumination. A un moment il faudra oser prendre vos responsabilités, sans tout savoir. C’est-à-dire prendre le risque.
Bouhhhhh le vilain gros mot que notre inconscient franco-français a fini par injustement associer à « danger létal ». Et qui maintenant nous fait scier les branches avant même de nous asseoir dessus, on n’est jamais trop prudents, des fois qu’on serait pris d’une ambition soudaine de changer les choses. Et les assureurs seront bien payés.
Mon mantra préféré sur le sujet : prenez votre décision sans trop tarder, et ensuite faites tout ce qui est en votre possible pour prouver que c’était la bonne. Ce n’est pas de moi, mais je ne vous direz pas de qui, si vous faite l’effort de chercher alors vous vous en souviendrez. D’ailleurs le « qui » est moins important que le fond pertinent qui résume à lui seul que tout le temps perdu à ne pas décider est autant de temps que vous n’aurez plus pour mener à bien votre projet.
Dernier point que je citerai ici et qui ressort aussi des mes observations (et surtout de celles des spécialistes qui l’ont fait bien plus sérieusement que moi) : on décide avec le cœur et les tripes, infiniment plus qu’avec les synapses. Lisez les 2 systèmes de Kahneman, c’est moins difficile que cela en a l’air, et une soirée vous saurez pourquoi la réflexion est surfaite dès qu’il s’agit de prendre parti. Personnellement cela me rassure, car l’irrationalité des humains rend la vie imprévisible et donc plus attachante. Si l’objectivité permettait de tout prédire, franchement, qu’est-ce qu’on se ferait… suer… et en ces temps où la réflexion analytique artificielle s’insinue partout, le culot de l’émotion et l’intelligence du cœur sont la moelle de notre humanité. Ne les refoulez pas pour de mauvaises raisons, il ne manquerait plus qu’on les perde à force de ne pas les utiliser, car c’est tout ce qui nous restera quand on se sera fait griller sur tout le reste.
Bref, gambergez (mais pas trop), prenez quelques avis (mais pas trop), analysez ce qui vous a amené à ce moment pour sécuriser vos convictions (mais pas trop), anticipez les risques majeurs (mais pas tous, vous ne pourrez pas) et tranchez. Et recommencez encore et encore pour tracer votre chemin, un pas après l’autre.
Si vous avez encore des doutes, besoin d’une main sur l’épaule pour vous aider à avancer dans ce monde de brutes, ou simplement besoin d’un bon coup de pied au c… bienveillant et sans jugement, vous savez maintenant qu’il y a tata Ginette, Gégé le boucher et Paulo du bistro… s’ils étaient tous débordés, il y a bien un coach avisé qui fera l’interim. Ou pire encore… moi. Mais dans ce cas je vous préviens, une fois que vous aurez réussi à décider, je troque toujours le champagne pour le lait-fraise mais cela n’empêchera pas de faire teinter les coupettes.
Mais je suis sûre que cela ne sera pas nécessaire puisque vous n’hésiterez plus à tailler dans le gras de vos doutes, maintenant que vous savez que toutes vos décisions seront les bonnes (puisque vous ne pourrez jamais objectivement prouver le contraire). Alors prenez soin de votre humanité et avancez fièrement, le nez au vent. Et à la prochaine ondulation de cheveux, prenez le temps de vous vous convaincre que vous aussi, vous le valez bien.
Celine,
La pire décision de votre vie n’existe pas… la meilleure non plus…
Vous hésitez encore ? Cet abstract vous aidera peut-être à faire l’économie de quelques hecto-pascals cérébraux plutôt que d’en finir par tout jouer au dés. (faut-il encore préciser qu’il faut cliquer sur l’image pour que je vous vole un peu plus de votre temps encore que celui que vous m’avez déjà accordé ?)
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