Nous allons manquer de superlatifs
Je vous parle d’un temps que le moins de 20 ans ne peuvent pas connaître… celui où tout n’était pas drama… celui où les nuances ne se limitaient pas à des variations de gris… celui où nous étions plutôt des joueurs de rugby que des footeux qui se roulent par terre à la moindre pichenette pour obtenir un pénalty.
Il me faudrait des pages pour développer comment on a pu en arriver là, mais ne levez pas les yeux au ciel en pensant que je vais encore vous monopoliser quelques neurones qui pourraient s’employer mieux ailleurs, comme par exemple sur l’analyse d’un micro-tic-tok sur le bon usage de la crypto pour s’arrêter de bosser avant 30 ans (bientôt nous ne tolérerons plus la moindre info dépassant 5 secondes, et je continuerai à écrire seule au fond du désert jusqu’à ce que mort s’en suive…)… bref, si l’image est séduisante, ce n’est néanmoins pas le sujet et dans cet article je ne développerai volontairement que 3 angles, qui reliés formeront probablement un équilatéral parce qu’il me sera difficile d’affiner la pondération de leur responsabilité propre à nous avoir rendu si enclin au sur-jeu théâtral.
Et c’est la main retournée sur le front, et dans un soupir à la Sapricht que je vous le dit : » j’ai le barycentre nostalgique, mes chéris chéris ». Et bien plus que les causes, ce sont les conséquences qui me préoccupent… notre nivellement par le haut (vous me direz pour une fois que ça arrive, c’est couillon qu’on se soit gouré de cible) de l’emphase sur les choses de la vie, met sur LCI comme ailleurs, sur le même plan tout ce qui rentre désormais dans la catégorie de l’historique, de l’exceptionnel, ou de l’incroyable. Qu’il s’agisse d’une annulation de TGV pour cause de chaton égaré ou de menace nucléaire avérée. Cette surenchère est en train d’atrophier notre capacité à hiérarchiser et in fine tout simplement supporter le monde qui vient. Quant à parler de supporter notre prochain, n’en parlons pas… ou plutôt si, parce que si cela continue ainsi, on finira par s’entretuer bien avant que le changement climatique ne fasse son plein office. Vous me direz après tout, un problème règlera l’autre… et en une pierre et deux coups la planète pourra enfin respirer… amen.
Si j’en restais là, je serai presque tentée de me contenter d’attendre le fil de l’épée collectif, mais cela risque de tarder et puisque je rentre dans la tranche où il devient toléré de clamer qu’on n’a plus envie de se faire emmerder, alors je vais quand même tenter de prêcher (toujours dans le désert). Chaque DramaQueen que je ferai revenir à la raison, rendra l’attente dans la file pour l’accès au peloton d’exécution sinon plaisante, au moins plus supportable...oulala je m’emballe mais si le monde continue à perdre toute mesure et lien avec la vérité sur laquelle on peut marcher, alors on sera nombreux à occire un ou deux congénère pour qu’enfin, dans les dernières secondes avant le glas, ce manant se rende compte, vraiment, de ce que « grave » a pour réelle signification. Et non le retard de la livraison du canapé, ni le steak de soja mal présenté sur son lit de brocolis insipides, ne rentrent dans cette catégorie.
Avez-vous prêté attention à la façon dont les journalistes nous parlent, quel vocabulaire ils utilisent et comment sont orientées leurs questions pour faire pleurer dans les chaumières ? Les intonations, le phrasé lent, les pauses…. dignes… des bleus du Cours Florent… je pense d’ailleurs que cela doit être maintenant un UV à part entière et coef 15 dans leur cursus universitaire, tant le clonage est patent. « Laissez tomber le subjonctif imparfait, tout le monde s’en fout, par contre il faut tirer la larmichette à toutes les ménagères de moins de 83 ans »… Et quand par malheur le casting a été bâclé et qu’en plein direct le sondé sur trottoir répond au micro logotype « non, mais en fait ça va », on aurait presque de la peine pour le pauvre apprenti fossoyeur de bonnes nouvelles qui, déstabilisé, n’aura d’autre choix que d’insister lourdement ou de choisir une autre victime désignée et ayant la lamentation plus décomplexée.
C’était mon premier angle (attention je vous ai vu regarder la montre), l’overdose d’info pousse à la surenchère pour essayer d’exister, il faut bien vendre les encarts pubs ma pauv’ Lucette, ainsi va la vie… Vous me direz, quel est le problème après tout, d’avoir en permanence les émotions à fleur de peau et le trouillomètre en alerte ? Vous connaissez pourtant Seguin et sa chèvre (les plus jeunes vous demanderez à l’IA de votre choix, crotte), comment reconnaîtrons-nous le vrai loup quand il viendra puisque l’inflation du vocabulaire nous aura limité à une seule espèce de bestiaux, tous identiques ? Tout le monde sait qu’en économie qu’imprimer trop de monnaie la dévalue. Pourquoi alors ne sommes-nous pas meilleurs gestionnaires avec nos superlatifs ? Il est pourtant indispensable à la bonne marche du monde qu’ils conservent une parité avec l’étalon-or. Sinon qui sera encore capable de faire le tri entre les catastrophes si elles se valent toutes parce que nous n’avons plus assez de mots pour les différencier ?
L’appauvrissement du vocabulaire vous indiffère ? Mais ce n’est pas une masturbation intellectuelle d’académicien incontinent, sacrebleu. Ce sont ces sacrés punaises de paquets de lettres qui, assemblées, nous permettent échanges et discernement. Comment décrire ce pour quoi nous n’avons plus de mots ? Ce sont des outils utiles, pas juste un moyen de paraître cultivé au Scrabble où « sucre » s’écrit toujours avec un « r », et n’a pas du tout la même saveur que le « nectar », le « miel » ou « saccharose » (pas mal celui là niveau score, n’est-ce pas). Sans qu’il soit besoin d’ailleurs de décider au 20h, lequel des 3 sera désigné comme la douceur du siècle. Comment ajuster nos curseurs si désormais toutes les urgences sont absolues, tous les faits divers sont historiques, toutes les exceptions sont bouleversements, et si tous les combats s’appellent guerres… qu’il s’agisse de chasser quelques cancrelats à la cave, de sauver l’orthographe ou de réellement libérer des peuples opprimés.
Le plus vicieux est que cette absence de hiérarchisation des réels niveaux de gravité pollue par mimétisme notre boussole interne. Les accidents de la vie deviennent karma, la moindre de nos faiblesses une pathologie, les imperfections d’autrui vite estampillées de comportements toxiques (et donc justiciables), une main sur l’épaule se transforme en harcèlement sexuel, un écart de langage en outrage, etc… etc.. etc… vous m’en mettrez 13 à la douzaine. La conséquence de tout cela est une propension à l’insurrection permanente, la revendication à tout crin, et un espoir de réparation en proportion. Evidemment que quand on est à l’étape ultime de la victimisation, on attend réparation. Et si elle ne vient pas c’est l’abonnement à vie thérapeutique à la recherche de son trauma perdu.
Et dans cet état là, vous voudriez avoir la foi pour faire des projets ? Celui qui vous sortira de l’angle dans lequel vous êtes acculé (et de 2, pour l’angle… faut suivre un peu…), celui qui vous ferra passer du statut de lapin éblouit par la Porsche d’un autre à celui de bonze apaisé. Ce projet, ce changement, que dis-je cette révolution, sera évidemment la plus importante de toute votre vie, la plus belle, la plus légitime. Elle commence évidemment par un R majuscule trois fois souligné, et sera celle qui enfin éclairera votre existence de la douce lumière issue d’un petit bedon de bisounours joyeux…. et encore vous estimerez que ce n’est pas grand chose… à côté de la chance du voisin…
Le problème c’est que là aussi l’emphase va vous pourrir la vie… car vous finirez par conclure que cette révolution vous fera mourrir si vous échouez. Aucune approximation ne serait être admise et donc la moindre prise de risque exclue…. alors vous y renoncerez avant même d’avoir tenté par refus existentiel d’échouer… vous appellerez cela prudence pour assumer et sans autre forme de procès, le rêve devenu inaccessible que vous pensiez salvateur, vous ramènera lui aussi au canapé en velours, une heure par semaine à regarder le plafond. Si tous les chemins ne mènent plus à Rome, la frustration elle a des convergences très claires. Bien avant moi Goldman disait qu’il n’y avait pas suicide au Sahel ni d’overdose en plein désert… je ne l’ai jamais oublié depuis mes 15 ans. Comme lui je sais bien que cela ne répond pas à toutes les questions mais cela mérite tout de même qu’on y réfléchisse…
Je ne ferai pas le dernier angle de la trilogie, je me dédie et encense l’imperfection par l’exemple. Et qu’il soit bien clair que je ne rechigne pas à considérer certaines gravités comme bien légitimes (vous voyez encore un exemple de ce que l’excès de raccourcis et d’abus d’arbitrages binaires nous oblige à faire, je me justifie pour imposer la nuance dans la perception des mes bêtises….), mais par pitié cessons cette surenchère dans le récit de notre lot quotidien. Non un steak tiède n’est pas in-con-ce-va-ble, non ne pas être d’accord n’est pas in-su-por-table, non s’être trompé d’une nuance de jaune pour les façades de la cuisine ne mérite pas crucifixion, non changer de vie ne règlera pas tous vos problèmes et ne vous apportera pas un aller simple pour le Nirvana, mais ce n’est pas une raison pour ne pas le tenter. Oui la clim de l’hôtel qui laisse à désirer peut vous permettre de quand même profiter de vos vacances. Non on ne va tous mourrir demain, quoi qu’on vous raconte. Oui vous pouvez tenter des trucs non garantis, c’est la règle du jeu. Oui vous pouvez vous tromper et vous vivrez mieux quand vous l’aurez accepté. Oui vous pouvez vous enthousiasmer mais sans jamais considérer que vous n’aurez rien de mieux après. Sinon pourquoi continuer ? Souvenez-vous que le meilleur est toujours devant, ne serait-ce parce que nous pouvons encore le vivre.
N’écoutez pas tout ce qu’on vous raconte à la TV, c’est totalement exagéré pour vous capter et vous assurer à prix d’or, alors ne soyez pas trop facile à berner, vous valez mieux que cela. Si vous en doutez, venez passer quelques jours dans le désert avec moi. En attendant détendez-vous, cela va bien se passer. Si la peur n’évite pas le danger, elle tue l’action à tous les coups, aussi surement que le cochon ne saurait manger de jambon.
En attendant régalez-vous de saucisson et abusez de votre champ lexical bien plus fourni que vous l’imaginez. Et les bovines compteuses de TGV (puisque le chat a été retrouvé) seront bien gardées.
Et, clim ou pas, prenez soin de votre humanité et de votre prochain.
Céline
Trop c’est trop, retrouvons nuances et discernement sinon on ne reconnaîtra plus le loup !
Vous ne voyez pas le lien entre l’emphase médiatique et notre difficulté à faire des projets ?
Je vous dit tout (enfin … non … pas tout à fait) dans l’article ci-contre…
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